De la colombe au corbeau par le paon


CONFÉRENCE -RENCONTRE
avec la complicité d’Annie Delay, de Brigitte Laurendeau et de Françoise Vergier
Grignan, 30 janvier 2010, dans le cadre de l’exposition “Promenade dans un enclos”

Le 27 mars 2009, à Saint-Restitut, j’ai eu le plaisir d’intervenir lors du colloque « Être plasticien aujourd’hui » organisé par Annie Delay et la galerie Lithos-Art contemporain. Ce jour-là, le temps m’ayant été compté, je n’ai pas pu finir mon conte. Or, la conclusion faisait état du projet de l’exposition qui est ici en place, et j’ai bien envie, pardonnez-moi, de vous faire le coup de la page manquante.
Tout d’abord, quelques extraits de ce qui fut dit lors de ce colloque, pour servir de jalons :

- Le projet consistera en une mise en mouvement de ce qui fonde mon travail jusqu’ici ; il interrogera précisément cette fascination pour un lieu, et non plus seulement tel ou tel lieu fascinant.
Avec ces histoires de lieux qui échappent et où l’on s’inscrit, je ne peux ignorer l’actuel bouleversement technologique de notre rapport aux lieux, à la situation, aux espaces, aux sites… Je constate ces bouleversements et, dans ce contexte, je me vois conduit à vouloir plutôt faire l’épreuve de ce qui, selon d’autres modalités, plus archaïques, trouble aussi nos relations aux espaces singuliers, et trouble ceux-ci en retour.

- La dynamique adoptée à cette fin sera celle de la roue. C’est Malcolm Lowry qui me la suggère en ces termes, qui achèvent le 1er chapitre de Sous le volcan: « Surplombant la ville, dans la nuit obscurcie par la tempête, la roue lumineuse tournait, à l’envers. »

- Le sujet principal du « volcan » de Lowry, c’est, selon ses propres termes, « l’effroi qu’inspirent à l’homme ses propres forces intérieures. C’est aussi sa culpabilité, sa lutte incessante vers la lumière sous le poids du passé, sous l’emprise du destin. L’allégorie est celle de l’Eden, et le Jardin représente le monde, ce monde dont nous risquons d’être expulsés, plus encore aujourd’hui. »

- Le rapport entre lieu, roue, et cet enclos où je proposerai une promenade, Lowry vient de l’indiquer : c’est le jardin perdu, celui du consul dans le roman et, pour tout un chacun, le paradis.
C’est pourquoi la roue (le paon) va cette fois tourner à l’envers. Je ne vais pas investir à Grignan un lieu spécifique, mais y chercher ce lieu perdu qui n’est nulle part et que personne n’a pourtant oublié.
Au regard de la démarche que je poursuis, l’étape que je me propose de franchir là consiste à expérimenter un déplacement, une dé-liaison, par la mise hors jeu du lieu investi, alors que jusqu’à présent les lieux singularisés à l’extrême étaient la matière même de mon travail.
Cela devrait se faire par une redistribution de formes pour partie nouvelles et pour partie déjà réalisées, apparemment éloignées dans mon travail, confrontées à ce qui peut les resituer en les affrontant au thème du jardin d’Eden. C’est bien entendu ce thème qui motive la neutralisation du lieu, ce jardin, atopique ou utopique, n’étant nulle part, si ce n’est dans tous les esprits.

- Les « corps Lallemant » devraient s’y retrouver. Ils seront alors démis de leur fonction première de lecture d’un lieu spécifique. Ils viendront habiter un espace pour lequel ils n’ont pas été construits, se livrant tels qu’en eux-mêmes, objets d’une mémoire proprement atopique. Cet ensemble délocalisé servira de point de repère à la mise en miroir des nouvelles pièces, leurs reflets ou leurs échos balisant les parcours escomptés.

- La localisation se trouvant oblitérée dans la singularité qui la constitue ordinairement, c’est le passage, la mise en mouvement, qui se trouvera au centre du dispositif.

- Il va bien falloir chercher le passage, voir si l’on peut passer de la matière complexe d’un tapis d’emblèmes renaissant à celle du jardin dévasté du Consul, dans le miroir altéré d’une collection d’images et de mots qui habillent l’enfance, l’un des paradis perdus.

Voici : Du passage escompté, les bornes, ou les portes, sont ici et maintenant bâties. Leur matérialité s’inscrit dans les trois salles de l’exposition, dont le titre vient d’un diagramme élaboré il y a plus de vingt-cinq ans, à la fois comme l’ossature et la grille de lecture de mon travail. Il est organisé comme un parcours rayonnant à partir du mot « paon », inscrit au centre. Chacune de ses bifurcations a pour points de départ et d’arrivée un terme ou une formule brève. Des glissements de sens conduisent des uns aux autres. Le lexique qui le compose est lié à ce que je désigne comme une mythologie personnelle du paon « érigée en système de lecture de l’univers, dans l’esprit des métaphysiques instaurant des correspondances entre micro et macrocosme, mais à l’aune, subjective, de notre époque. ».
Pas de parcours obligé dans le diagramme. Pas de guide non plus pour cette « Promenade dans un enclos ». Je voudrais que l’on déambule à travers les trois salles comme on poursuit l’appel d’un écho.
La splendeur perdue de l’enfance qui y résonne sans qu’on puisse jamais s’en saisir ni y renoncer est ce que j’appelle un paradis perdu.
Comme le titre de l’exposition elle-même, les trois composants du titre que j’ai donné à mon discours d’aujourd’hui sont tirés du diagramme paonalogique. La formule est utilisée par Saint-Pol Roux « le Magnifique » pour ouvrir l’un de ses recueils de poésie, mais, personnellement, je l’ai trouvée dans un livre d’héraldique alchimique parmi une cinquantaine de blasons dessinés par Camacho. Cette épigramme m’accompagne depuis des années, mais rien ne pouvait mieux synthétiser mon propos. Les analogies fonctionnent comme en rêve. « De la colombe au corbeau par le paon », de la vie à la mort par le spectre d’Iris, de la blancheur de l’aurore aux pourritures abbyssales, les deux crépuscules conjoints dans le kaléidoscope d’un paysage psychique dévasté : trois volatiles pour circuler dans les trois jardins qui se font signe dans cette promenade. Le jardin d’emblèmes du plafond d’un oratoire à l’hôtel Lallemant de Bourges, le parc du château de Villegenon où j’ai rencontré les paons, le jardin détruit du Consul dans le roman de Malcolm Lowry Sous le Volcan. Comme des pages qu’on tourne, une roue – divin Dharma ou machine infernale – une ronde – un vrai jeu d’enfant – les relient.

La découverte des paons date du début des années 80, la lecture de Malcolm Lowry de 1973, année de mon séjour au Mexique dans la montagne Huichol, et les travaux sur les emblèmes alchimiques de l’hôtel Lallemant du début de mon installation en Berry, c’est-à-dire tout de suite après le Mexique. Le miroir volatil, en chantier pendant plusieurs années dès après la visite de Robert Marteau à Bourges, a été imprimé en 2003.  C’est dire que ces travaux s’inscrivent dans un temps très long, et qu’ils se superposent et s’enrichissent au fur et à mesure de cet enfoncement dans le temps. Le paon donne en outre une image des deux versants de mon travail : rouant, la dimension synoptique des installations qui expliquent (au sens de déplier) un aspect de la matière totalisée dans l’épaisseur des livres ; sa queue refermée, le pli du livre.

Il n’est toujours question, pour moi, que de circuler à l’intérieur d’un enclos dont les limites seraient celles de ma liberté. La proposition s’entend néanmoins de plusieurs manières. Pense-t-on à mettre le mot monde au pluriel ? Si je pense « les mondes », ce n’est pas pour répondre aux éternelles questions impossibles ; mais pour tenter de faire coïncider mon interrogation avec une certaine évidence plastique. Cette coïncidence est le socle consensuel de la lecture que chacun peut en faire.

Tout le travail consiste à ne pas poser une évidence théorique, mais une présence complexe, au sein de laquelle chacun pourra cheminer. Je ne voudrais pas que le visiteur se trouve devant quelque chose, mais dedans, ou au pire, dehors. Ainsi doivent se lire les deux pancartes mises dos-à-dos dans le passage qui peut être emprunté, ou non. On ne sait ce qui est recommandé. On constate l’indication : « Entrée déconseillée. » Je ne dis pas interdite. Déconseillée. Ce qui signifie que passer outre serait se priver du cheminement – renoncer à la dimension initiatique de tout vrai déplacement – et devoir se retourner pour lire avant l’heure, donc sans la comprendre, la seconde injonction : « Il est recommandé de sortir par là. » Ne reste que le ridicule d’une situation absconse ; ce que signale par amplification l’emploi de la langue espagnole, donc étrangère, de surcroît dans une syntaxe churrigueresque qui signale une fois de plus la référence au Mexique de Malcolm Lowry.

Pour faire écho à l’inquiétude où je suis, comme tout un chacun, de ne pas être certain de bien comprendre ce que je fais au monde, une citation de Pascal Quignard me servira de conclusion : « Une image manque dans l’âme. […]. On appelle cette image qui manque l’origine. Nous la cherchons derrière tout ce que nous voyons. » J’ajouterai une précision : « L’image est signe de ce qu’elle n’est pas et dont elle tient lieu en l’absence », c’est le jeu que joue toute l’histoire de notre occident. Un peu de ses tours est à l’œuvre dans ma visite à l’hôtel Lallemant.